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  On entend parfois des mots qui décrivent exactement ce que nous pensons. J’ai eu cette impression en écoutant les propos d'Hervé Jubin, que je ne connais pas par ailleurs, sur France Inter (Rue des entrepreneurs du 26 avril). Je vous en livre les extraits qui m’ont le plus marqués :

  "Nous sommes quelque part en train de réduire notre planète à un temps, une histoire et une géographie unique. Et c’est la première fois. J’ai commencé à voyager dans le monde voici 20 ou 30 ans, vous aviez l’impression non seulement de parcourir des milliers de kilomètres, mais de parcourir aussi des siècles dans l’histoire. Vous aviez l’impression qu’on bout de la route, au bout du voyage, il y avait des gens qui vivaient dans un autre temps, dans une autre histoire. Et je ne suis surtout pas en train de dire qu’ils étaient malheureux, pauvres et misérables. Ils étaient dans un monde diffèrent.

Ce qui a été réalisé avec beaucoup de succès, mais avec une incroyable violence, c’est l’arrachement de ces populations à leur monde, pour les faire entrer dans le nôtre. Et ça, c’est moins l’effet de la violence économique que l’effet des représentations, c’est l’effet du téléphone cellulaire, c’est l’effet de la télévision 24h/24h qui a propulsé dans le monde entier les mêmes représentations du monde heureux, le monde européen, le monde américain. Il n’y a pas un pêcheur au bord de son océan isolé, il n’y a pas un paysan dans sa rizière qui ne rêve pas de posséder un 4X4, d’avoir l’air climatisé et de vivre comme à Los Angeles.

 

Ca, c’est l’incroyable violence de l’entrée dans un monde unique, dans un temps unique.

(…) Nous devrions nous poser quelques questions sur l’extraordinaire responsabilité que nous avons prise. Le totalitarisme du développement, ça a été ça (…) Développez-vous comme nous, suivez notre chemin industriel, faites des investissements, construisez des usines, quittez les campagnes pour vous embaucher dans la grande entreprise, et vous allez connaître notre mode de vie.

Ce qui me paraît manifeste aujourd’hui, c’est l’incroyable violence avec laquelle nous avons imposé, avec laquelle l’occident a imposé des modèles, à ceux qui ne le voulaient pas, voire qui voulaient s’en protéger. Je continue d’être extrêmement frappé et choqué par la violence avec laquelle, sous les meilleures intentions du monde, des organisations non-gouvernementale qui servent le développement, des institutions charitables qui prétendent servir le développement, font sortir des populations d’une conscience heureuse d’elle-même, qui vivent probablement dans ce qui pour nous est une grande pauvreté, mais avec une très grande estime d’elle-même, dans la sûreté de ce qu’elles sont et dans la sûreté de leur devenir, pour en faire quelque part du sous-prolétariat urbain, des miséreux entassés sur les trottoirs des grandes villes. Vous le voyez à Bombay comme vous le voyez dans les grandes métropoles africaines, comme vous le voyez dans combien des grandes métropoles asiatiques ? Là, il y a une responsabilité d’un modèle d’industrialisation de l’agriculture (...), l’industrialisation de la pêche qui prive des millions de pêcheurs côtiers des moyens de tirer une existence, certes pauvre, mais raisonnable et certaine, de leurs outils de travail qu’est la mer… Le modèle de l’industrialisation forcée est un modèle de la misère, et c’est quelque part un modèle de la dépossession de soi (…). Je pense que quand on a perdu toute identité de respect de soi, on est probablement plus pauvre que les plus pauvres.

Nous ne sommes pas au bord de l’échec de notre système et de notre modèle, ce qui nous pose problème, c’est sa trop grande réussite !"

  Voilà. Je retrouve dans ces propos beaucoup d'impressions de retours de voyages, et beaucoup de questionnements qui m'ont accompagnés dans l'écriture de mes livres, comme "Moi, Félix, sans papiers" ou "L'enfant des rues".


Tag(s) : #L'écriture

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